A la rencontre de… Yeonmi Park

J’ai découvert Yeonmi Park en 2014, en tombant sur son discours au sommet de One Young World à Dublin. Le récit de la jeune Nord-Coréenne, qui a fui pour la Corée du Sud, m’a beaucoup touchée (et m’a beaucoup fait pleurer, aussi). Est-ce parce qu’elle a quasiment le même âge que moi ? Que son récit choque? Ou que, malgré ce qu’elle a vécu, sa volonté et sa détermination sont toujours là ? 

Peut-être un peu de tout. Pour vous résumer son histoire (mais n’hésitez pas à regarder son discours en anglais ci-dessous), Yeonmi a fui la Corée du Nord  à l’âge de treize ans seulement, sur les traces de sa sœur passée en Chine. Sa mère l’a accompagnée dans sa fuite, mais, aussitôt la frontière passée, a été violée par leur passeur chinois pour la protéger. Son père qui a fini par les rejoindre, est mort en Chine alors qu’elle n’avait que quatorze ans. Passée en Mongolie grâce à des missionnaires chrétiens, elle a finalement réussi à gagner la Corée du Sud en 2009, deux ans après avoir définitivement quitté son pays natal, où elle a retrouvé sa sœur aînée Eunmi en 2013.

Yeonmi Park a multiplié les interviews depuis ce discours : mais tout discours ou interview reste bref, partiel, succinct, et sans le prendre en compte,  on lui a reproché des incohérences dans son récit. Incohérences devenues logiques dan son livre « Je voulais juste vivre », où elle donne tous les détails de sa fuite, mais également de sa vie en Corée du Nord. Par crainte d’être jugée, elle avait inventé une version édulcorée, où la traite humaine en Chine ne l’avait pas touchée.

Selon elle, elle a pris conscience que, si elle veut se faire porte-parole des Nord-Coréens et les aider, elle ne doit pas cacher la vérité sur sa fuite. Le récit est d’autant plus poignant que l’on ne s’attend pas forcément à ce que les Nord-Coréens soient autant victimes de traite humaine une fois passés en Chine (les femmes, Yeonmi y compris, sont vendues pour devenir épouses ou prostituées). Le problème fondamental, c’est que leur illégalité les rend vulnérables à l’exploitation et aux mauvais traitements.

Elle fait partie de ces figures qui m’inspirent pour leur courage, leur persévérance et leur engagement. Arrivée à Séoul avec un retard scolaire conséquent (on lui a évalué un niveau primaire) Yeonmi a rattrapé avec travail ses lacunes et étudie même depuis quelques mois à l’université de Columbia (New York). Voilà encore une force que j’admire chez elle.

J’avais envie d’en connaitre plus sur elle, et c’est pourquoi j’ai acheté le livre.

Le style est épuré, presque journalistique, et c’est tant mieux : ce récit semble fictif, tant il présente un monde qu’on peine à imaginer être le même que le nôtre…  Des effets de style aurait romancé cette biographie, et lui aurait enlevé de sa crédibilité. Aucun détail n’est donné gratuitement. Tout est pudique, à l’image qu’elle renvoit.  Et ce qui m’a plu aussi, c’est que Yeonmi ne s’impose pas comme une figure sûre d’elle et extraordinaire de courage.

Yeonmi est une source d’inspiration pour moi pour sa personnalité, pour sa détermination qui se construit clairement au fil des mois de fuite. Mais elle m’inspire également pour les questions qu’elle nous fait nous poser sur notre monde. Elle apporte un regard totalement neuf sur notre société, le regard d’une jeune fille qui découvre tout pour la première fois, et en particulier des choses qui nous semblent totalement insignifiantes : papier toilette (elle se rappelle en avoir volé dans le toilettes à Séoul tant elle l’a trouvé beau), pressing, supermarchés, internet, ordinateurs… et les histoires d’amour (visiblement, ça l’a beaucoup marquée).

Lorsque j’avais écouté son discours, pétrie par les valeurs de liberté et de justice qui m’ont été inculquées, j’en avais déduit, inconsciemment, que c’étaient les seules raisons qui l’avaient poussé fuir la Corée du Nord. A-t-elle de fait une aspiration à la liberté ? Elle se développe, oui. Un sentiment d’injustice ? Certainement. Mais Yeonmi en témoigne très bien dans sa biographie : la propagande du régime leur inculque la seule manière de penser qu’ils connaissent et qui leur est autorisée. Enfant, elle croit tout naturellement en la supériorité de la Corée du Nord, elle croit en la barbarie des « méchants Yankees ». Ce qui détermine Yeonmi à fuir, finalement, et cela apparaît clairement dans son livre, c’est une raison purement impérieuse : vivre. (« I had to survive. I had to really live. » a-t-elle dit dans une interview) La première souffrance de la Corée du Nord, c’est la faim, et Yeonmi Park et sa famille n’y ont pas échappé. Les récits qu’elle fait de la famine en Corée du Nord semblent exagérés tant ils sont incroyables.

Mais comment remettre en cause sa façon de penser lorsque on n’a jamais eu l’occasion de la confronter avec une autre ? Lorsque on a la chance de grandir dans un pays où, certes, on peut s’interroger sur l’état de la liberté d’expression, mais où la liberté de penser est préservée, où nous sommes habitués à esquisser une opinion personnelle, à échanger des idées, à les confronter avec d’autres, on en oublie à quel point il est difficile de faire simplement la démarche de penser autrement, lorsque rien ne nous y pousse.

Rien que du point de vue artistique et de création, cette réflexion est intéressante. Nous sommes pris ici dans un flot d’idées, de pensées (tout le monde partage son opinion partout et sur tout), mais nous avons quand même du mal à innover. Analyser les idées déjà existantes, les étoffer, est de fait plus facile que d’en créer une toute neuve.

Mais il y a quelque chose d’autre qui a posé problème à Yeonmi et qui soulève aussi une réflexion intéressante : celle du poids de la liberté. Habituée, comme elle le précise, à se voir dicter sa conduite, sa vie, elle prend conscience qu’une société libre lui impose de faire ses propres choix, et pour tout : sur la façon de s’habiller, sur les études à faire, sur la nourriture à acheter… sur tous les détails du quotidien. Une liberté presque pénible mais, comme elle le dit justement, importante à préserver et à protéger. Parce que finalement, ce qui est assez saisissant dans son récit, c’est de sentir à quel point sa volonté se transforme. Lorsque elle quitte la Corée du Nord, c’est uniquement pour vivre. Cet instinct presque animal se mue totalement en soif de liberté. Plus elle s’affranchit de sa faim, plus elle gagne en liberté et plus celle-ci devient sa priorité, à tel point qu’elle est prête à se donner la mort en Mongolie si elle est arrêtée pour être renvoyée en Corée du Nord, plutôt que de renoncer à la liberté.

C’est une femme et une histoire qui m’ont touchée, et j’espère vous avoir donné envie de la connaitre aussi davantage 🙂

(la prochaine fois, je pense parler d’une histoire qui m’inspire et qui est un peu plus joyeuse, promis ! Un séjour dans l’espace, ça vous dit ? 😉 )

2016-11-6--01-26-08

Yeonmi Park, Je voulais juste vivre, edition Kéro

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s